«[1] Dans le courant de septembre 1865, un ouvrier occupé à extraire du sable ou plutôt du gravier sur le territoire de la commune de Vignely, située à six kilomètres au-dessous de Meaux, sur le bord de la Marne, mit à découvert à 70 centimètres à peine de profondeur, un squelette humain. Ce squelette était couché sur le côté gauche, la tête vers l’orient.
Nul objet ayant pu appartenir au vêtement ou à l’ornement ne l’accompagnait, son cou était seulement entouré d’un nombre assez considérable de petits disques ayant l’apparence d’os ou d’ivoire, percés au milieu, qui semblait former un collier retombant sur sa poitrine.
L’ouvrier eut le bon esprit de rassembler ces disques ainsi que quelques petits cylindres de même matière qui s’y trouvaient mêlés, et de porter le tout à M. Plicque, maire de Vignely : celui-ci s’empressa de se rendre sur le lieu de cette découverte, mais malheureusement les ossements, et notamment la tête du squelette avaient déjà été brisés et dispersés l’ouvrier n’ayant attaché d’importance qu’au collier.
De son côté, M. le maire, avec une sollicitude que je suis heureux de signaler, voulut bien m’envoyer la collection des petits morceaux d’ivoire, qu’il avait recueillis. Les terrains où avait été fait l’exhumation ayant autrefois appartenu à l’église de Vignely, on en avait d’abord inféré que ces fragments avaient formé un chapelet et que les ossements pourraient être ceux d’un moine, peut-être assassiné et enfoui en ce lieu, mais le dénombrement et l’examen des fragments infirma cette supposition.
Ils se composent en effet de :
– 6 petits cylindres de 30 à 45 millimètres percés dans le sens de la longueur.
– 6 petites plaques carrées, assez grossièrement taillées, de 10 à 15 millimètres de côté.
– 59 disques, du diamètre moyen de 14 à 15 millimètres.
– 176 petits disques, d’un diamètre d’environ 8 à 10 millimètres.
Quelques- uns de ces objets, mais certainement en très petit nombre ont pu être perdus ou brisés.
Je dirai, en passant, que cette réunion de cylindres et de plaques, rondes de diamètres différents, se remarque également, dans un collier de verre, de l’époque mérovingienne, trouvé dans les fouilles de Londinières aux environs de Neufchâtel, Seine-Inférieure (Normandie souterraine).
La matière dont est formé le collier de Vignely n’est point de l’os et ne paraît être de l’ivoire d’éléphant ou d’hippopotame ; sa contexture, les stries qui y sont apparentes semblent indiquer assez clairement que ce serait de l’ivoire du nord, c’est-à-dire de la dent de phoque ou de morse.
Il faut noter que Vignely est à un kilomètre en amont du village de Trilbardou, également sur la Marne, où en 862, les Normands, venant de piller et brûler Meaux, furent arrêtés par une défense improvisée, un pont fortifié qu’y avait fait établir Charles le Chauve.
Les Normands voyant que le retour sur la Seine était sérieusement fermé aux bateaux qui, suivant leur coutume, les portaient eux et leur butin, et qu’une troupe trop nombreuse pour être défaite par eux défendait le pont, se décidèrent à faire avec Charles un des rares traités où ils durent céder à la force. D’après ce traité ils rendirent immédiatement les prisonniers qu’ils avaient faits depuis leur entrée dans la Marne ; ils durent, en outre, aller rejoindre les autres Normands, restés à la station qu’ils avaient établie dans la presqu’ile de Saint-Maur, et avec eux, descendre la Seine pour reprendre la mer, ce qui ne les empêcha nullement de revenir plus tard.
Les circonstances de ce fait historique impliquent nécessairement quelque séjour des Normands sur la Marne, précisément aux environs du lieu où a été découverte la sépulture contenant le collier.
L’examen de la tête du squelette aurait probablement donné des indications précises sur la race de l’individu exhumé : néanmoins en l’absence de ce document, il semble rester assez de témoignages pour que l’on puisse, sans témérité, voir dans le collier de Vignely l’ornement d’un de ces farouches pirates qui, pendant près d’un siècle, portèrent la désolation et la terreur sur la France que l’incapacité, l’incurie, la faiblesse des successeurs de Charlemagne ne sut ni protéger ni défendre.
Il restera cependant toujours une question insoluble sur cette inhumation que tout indique avoir été rapide et sans nulle préoccupation du souvenir. Était-elle le fait de compatriotes du pirate Normand ? ou bien cette simple excavation a-t-elle été le dernier asile d’un maraudeur isolé, immolé par la vengeance ou la résistance de quelques habitants du pays dévasté, ainsi qu’il en a été de nombre de Cosaques en 1814, dont les tombes éparses et déjà à peu près oubliées, se révéleront fortuitement plus d’une fois à nos descendants.
A. CARRO[3]
Jacques Jumeaux, dans son livre sur Trilbardou (1984), écrit que le squelette a été trouvé derrière le cimetière de l’église. La version de Carro semble plus plausible, car présent lors de la découverte.
Quant à l’année du pillage de Meaux par les Normands deux dates sont données : 862 et 864. 862 est la plus souvent citée.
C’est au pont de Trilbardou que Charles le Chauve stoppe les Normands de retour de leur pillage de Meaux. Différents auteurs de l’histoire d’Isles-lès-Villenoy écrivent que c’est par le pont de cette commune que Charles positionna ses troupes pour arrêter les Normands.
L’évêque de Meaux de l’époque, Hildegaire, témoin de leurs exactions, rapporte : « Les temps sont tristes, car les ravages des païens ont répandu une désolation générale. Les rivières portent encore la teinte du sang des victimes et charrient une foule de cadavres en putréfaction. »
Note : « Hildegaire, moine de Saint-Denis, auquel on doit la vie de Saint Faron, avait été élu en 853 et vivait encore en 873. Il assista à plusieurs conciles, entre autres à celui de Savonières, près de Toul, convoqué en 859 par Charles le Chauve contre Wenilon, archevêque de Sens, qu’il accusait d’infidélité. En 868, il tint un synode dans l’église de Sainte- Céline à Meaux, où il recommanda à son clergé d’observer fidèlement les décrets de Théodulphe, évêque d’Orléans. Hinemar lui adressa une lettre sur le jugement de Dieu par l’eau froide.
Ce fut sous son épiscopat qu’eut lieu la première invasion des Normands, qui s’emparèrent de la ville de Meaux et la mirent au pillage … »[4]
Une autre version du retour du pillage de Meaux, donnée par Ferdinand Lot[5] :
« Enfin dans les derniers jours de janvier 862, le roi étant à Senlis, où il attendait la réunion de l’ost, fut informé qu’un parti détaché des Normands campés au monastère [de Saint-Maur des Fossés] avait remonté la Marne sur des petites barques et gagnait la cité de Meaux.
L’ost n’était pas encore assemblé. Charles partit néanmoins avec quelques gardes du corps. Ne pouvant atteindre l’ennemi, qui avait ruiné les ponts et fait main basse sur toutes les barques, le roi s’avisa d’un expédient. En aval de Meaux, à hauteur de l’ile de Trilbardou, la Marne était traversée par un pont que les pirates avaient endommagé. Charles le fit réparer et fortifier et, en même temps, posta des forces sur les deux rives du fleuve. Les déprédateurs, qui revenaient du sac de Meaux, se trouvèrent ainsi arrêtés et enveloppés. Ils firent leur soumission ; relâchant les captifs et livrant dix otages, ils promirent de regagner la mer au jour fixé ainsi que les autres normands ; ils s’engagèrent même à servir l’armée du roi si leurs compagnons violaient leurs promesses en refusant de reprendre la mer. Charles leur laissa le passage libre et ils purent retourner aux Fossés (31 janvier-1er février 862). »
En 888, Meaux fut de nouveau pillé par les Normands.
Me rendant, au mois de juin 2023, à une conférence au musée Bossuet, en montant au 1er étage, dans une vitrine, j’ai eu la surprise de voir le collier de Vignely avec la notice qui suit :
« En 1865, à l’occasion d’excavations effectuées dans une carrière située à proximité de la Marne, non loin du village de Vignely, une tombe (préhistorique ?)[7] est mise à jour. Antoine Carro, journaliste, bibliothécaire et historien meldois, récupère alors les éléments d’une parure découverte dans la tombe, au milieu de ossements , et les présente à Meaux lors d’une réunion de la société …. Il pense maladroitement avoir affaire à une sépulture viking.
Ce n’est seulement qu’en 1955 que les analyses scientifiques permettent d’attribuer avec plus d’exactitude cette sépulture à la civilisation danubienne. Celle-ci correspond à une nouvelle phase du Néolithique, lorsque l’agriculture et l’élevage se diffusent dans toute l’Europe centrale et du nord-ouest, par l’intermédiaire de colons qui essaiment à partir de la région du Danube. Leur arrivée en Ile-de-France se situe entre 4500 et 4000 avant notre ère.
La parure est fort riche, puisqu’elle comprend 6 perles cylindriques[8], 6 petites plaques trapézoïdales perforées, 59 perles rondes et 70 disques[9] perforés de plus petites tailles.
Les perles trapézoïdales et tubulaires sont tirées d’un gros coquillage bivalve, qui vit essentiellement en Mer Noire : le Spondyle. Ce coquillage doit son nom à sa ressemblance avec une vertèbre (spondulos, en grec).
La parure en spondyle était particulièrement appréciée des populations danubiennes qui en faisaient des attaches de ceinture, des anneaux, des pendentifs et des perles pour collier.
On se procurait les spondyles par troc de groupe en groupe depuis l’Europe centrale. La coquille était débarrassée de ses piquants, et polie, avant le sciage et la régularisation jusqu’à l’obtention des perles satisfaisantes pour le montage des parures. Naturellement, toutes ces opérations étaient faites au moyen d’instruments de silex (lames et perçoirs) avec une habilité surprenante.
Les perles rondes les plus grosses proviennent quant à elles de petits coquillages (en particulier les cardiums ou « coques ») que l’on trouve en abondance dans les étages géologiques tertiaires d’Ile-de-France
Par comparaison avec ce que l’on sait de la civilisation danubienne, il y a tout lieu de croire que la tombe de Vignely était celle d’une femme jouissant d’un statut élevé dans la communauté.
La personne inhumée avait été disposée repliée sur le flanc gauche et saupoudrée d’ocre, comme le prouvent encore des traces de cette matière sur les perles.
Le musée de Meaux peut s’enorgueillir de conserver la parure de Vignely. Cet artefact est un précieux témoignage sur la valeur symbolique et rituelle que les hommes et les femmes de la préhistoire accordaient aux ornements en coquillage et à l’ocre.
Sa découverte constitue par ailleurs la première preuve, dans notre région, de la présence de la civilisation de ces colons danubiens qui furent incontestablement les plus anciens agriculteurs d’Ile-de-France. »
Daniel CLÉMENT
[1] Seine et Marne d’Autrefois- almanach historique du diocèse de Meaux – 1866
[2] Histoire de Trilbardou, Vignely, etc.…- Jacques Jumeaux – 1984 – page 78
[3] Carro Antoine Etienne (1797-1875) écrivain journaliste, habitant Meaux – auteur entre autres, en 1865, d’une Histoire de Meaux et du pays Meldois. À voir sur Google Book : chapitre sur les Normands à Meaux.
[4] Monseigneur Allou – chronique des évêques de Meaux – 1875 – A. Cochet imprimeur
[5] La grande invasion normande 856-862 – 1908 – bibliothèque des Chartes
[6] Lithographie d’après H. Grobet- Look and Learn/Brigemanimages
[7] Mot non mentionné dans l’article de 1865
[8] Il n’y en a que 5 sur le collier
[9] Carro en a dénombré 176 ?



